Vision Libérale

Les fonctionnaires paient-ils des impôts ? Le circuit fermé que personne ne vous explique

Vision Libérale
Les fonctionnaires paient-ils des impôts ? Le circuit fermé que personne ne vous explique

Oui, les fonctionnaires paient l'impôt sur le revenu — comme n'importe quel salarié français. Mais d'où vient l'argent qu'ils reversent au fisc ? De l'impôt lui-même. Ce mécanisme porte un nom en économie : le circuit fermé. Il change radicalement la façon dont on doit lire les finances publiques.

Les fonctionnaires paient-ils des impôts ? La question provoque des réactions immédiates. Pour les uns, c'est une évidence : bien sûr qu'ils paient, ils reçoivent une fiche de paie et le prélèvement à la source s'applique à leur traitement depuis 2019 comme à tout le monde. Pour les autres, c'est une illusion comptable : l'État reprend d'une main ce qu'il a donné de l'autre.

La réponse dépend de la lunette que l'on choisit. Juridiquement, les fonctionnaires sont des contribuables comme les autres. Économiquement, la réalité est plus troublante. En 2024, la masse salariale publique atteint 362,1 milliards d'euros — cotisations employeur comprises — selon FIPECO. Pour comprendre le coût complet d'un fonctionnaire en France, il faut intégrer ces cotisations souvent invisibles. L'impôt sur le revenu payé par les 5,9 millions d'agents publics représente environ 24,5 milliards d'euros, soit 26 % de l'IR total. Mais ces 24,5 milliards proviennent intégralement d'un salaire financé par... l'impôt des autres.

Ce paradoxe, Frédéric Bastiat l'avait décrit dès 1850. Murray Rothbard l'a formalisé en 1970. Jean-Baptiste Say en avait posé les bases en 1803. Trois économistes, trois époques, une même conclusion. Décortiquons-la ensemble.

La réponse juridique : oui, les fonctionnaires paient des impôts

Un contribuable comme un autre — sur le papier

Commençons par ce qui n'est pas contestable. Depuis la loi de finances pour 2019, le prélèvement à la source s'applique aux traitements des fonctionnaires exactement comme aux salaires du privé. La Direction générale des finances publiques (DGFiP) ne fait aucune distinction. Sur les 41,5 millions de foyers fiscaux en France, les foyers comprenant des agents publics sont soumis aux mêmes barèmes, aux mêmes tranches, aux mêmes règles.

Un professeur agrégé, un infirmier hospitalier ou un policier paie l'impôt sur le revenu, la CSG, la CRDS et les cotisations sociales. Son bulletin de paie ressemble à celui d'un salarié du privé — avec parfois des lignes en plus, comme la contribution au CAS Pensions.

Pourquoi cette question revient sans cesse

Si la réponse juridique est aussi simple, pourquoi le débat ne se clôt-il jamais ? Parce que la question intéressante n'est pas juridique — elle est économique. Ce n'est pas « les fonctionnaires déclarent-ils des revenus au fisc ? » (oui). C'est : « d'où vient l'argent qu'ils reversent, et cela constitue-t-il une contribution nette aux recettes publiques ? »

C'est ici que le raisonnement bascule.

La réponse économique : le circuit fermé de l'impôt public

Le mécanisme en cinq étapes

Le circuit fermé se résume en une séquence logique implacable :

  • Étape 1 — L'État prélève l'impôt sur les contribuables du secteur privé : entreprises, salariés, indépendants, professions libérales.
  • Étape 2 — Avec cet argent, l'État verse des traitements aux fonctionnaires. En 2024, cela représente environ 245 milliards d'euros de salaires bruts (FIPECO).
  • Étape 3 — Les fonctionnaires « paient » l'impôt sur le revenu sur leur traitement. Estimation : ~24,5 milliards d'euros, soit environ 10 % du brut.
  • Étape 4 — Cet impôt revient à l'État, qui l'avait versé.
  • Étape 5 — Bilan net : l'État a simplement versé un salaire net légèrement inférieur. L'impôt du fonctionnaire est un jeu d'écriture.

Le contribuable du privé a financé et le salaire (80 € nets) et l'impôt (20 €). Le fonctionnaire n'a ajouté aucune ressource nouvelle au Trésor public.

L'analogie de l'argent de poche

Pour rendre le mécanisme limpide, prenons une image familière.

Un père donne 100 € d'argent de poche à son fils chaque mois. Puis il lui demande de remettre 20 € dans la caisse familiale pour « contribuer aux charges du foyer ». Le fils a-t-il contribué au budget familial ? Non. Il a reçu 80 € nets. Les 20 € n'ont jamais quitté le patrimoine du père.

C'est exactement ce qui se passe quand l'État verse un salaire brut à un fonctionnaire puis lui prélève l'impôt sur le revenu. Le fils ne « paie » pas : il rend une fraction de ce qu'on lui a donné. La contribution nette est nulle.

Les chiffres du circuit — 24,5 milliards en boucle

Mettons des ordres de grandeur sur ce mécanisme :

  • Masse salariale brute versée aux agents publics : ~245 milliards d'euros (FIPECO, 2024)
  • Taux moyen d'imposition sur le revenu pour un salaire moyen : ~10 % du brut
  • IR estimé payé par les 5,9 millions d'agents publics : ~24,5 milliards d'euros
  • IR total collecté en France en 2024 : 94,1 milliards d'euros (DGFiP)
  • Part de l'IR « payé » par les fonctionnaires : ~26 % du total

Ces 24,5 milliards sont comptabilisés dans les recettes fiscales. Ils gonflent le rendement apparent de l'impôt sur le revenu. Mais ils proviennent intégralement de la masse salariale publique — elle-même financée par l'impôt du secteur privé.

Le circuit se referme. L'argent tourne dans la sphère publique sans qu'aucune richesse nouvelle n'entre dans le système.

Ce que disent les économistes classiques

Bastiat : « cent sous de plus, cent sous de moins »

Frédéric Bastiat, dans son célèbre essai « Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas » (1850), pose le principe fondamental :

« Quand un fonctionnaire dépense à son profit cent sous de plus, cela implique qu'un contribuable dépense à son profit cent sous de moins. »

Pour Bastiat, chaque euro versé à un agent public est un euro retiré au contribuable privé. L'un s'en sert pour consommer ; l'autre ne peut plus investir ni dépenser. La dépense publique ne crée pas de richesse supplémentaire — elle déplace de la richesse existante.

Dans les « Harmonies économiques » (chapitre 17), Bastiat détruit ce qu'il appelle le « sophisme de la pluie d'or » — l'idée que l'argent versé aux fonctionnaires retombe en bienfaits sur l'économie. Sa réponse : cet argent aurait circulé de toute façon, sous forme de services privés. Et il conclut sans appel :

« Le service public se substitue au service privé. Il n'ajoute rien au travail général de la nation, ni à sa richesse. »

Say : « perdue pour tout le monde »

Jean-Baptiste Say, dans son « Traité d'économie politique » (1803, Livre III, chapitre 9), est encore plus direct sur la nature destructrice de l'impôt :

« Du moment que cette valeur est payée par le contribuable, elle est perdue pour lui ; du moment qu'elle est consommée par le gouvernement ou par ses agents, elle est perdue pour tout le monde. »

Pour Say, l'impôt n'est jamais neutre. L'argent prélevé puis redistribué en salaires publics ne « revient » pas dans l'économie comme un investissement productif. Il est consommé — et la richesse correspondante disparaît du circuit privé.

Sa formule résume le circuit fermé en une phrase : « Lever un impôt, c'est faire un tort à la société, tort qui n'est balancé par aucun avantage toutes les fois qu'on ne lui rend aucun service. »

Rothbard : « une simple écriture comptable »

Murray Rothbard, dans « Power and Market » (1970), pousse le raisonnement jusqu'à sa conclusion logique la plus tranchante :

« The bureaucrat who receives $8,000 a year income and then hands $1,500 back to the government is engaging in a mere bookkeeping transaction of no economic importance. For he does not and cannot pay taxes; he simply receives $6,500 a year from the tax fund. »

Traduction : « Le bureaucrate qui reçoit 8 000 dollars de revenu annuel puis en reverse 1 500 au gouvernement effectue une simple écriture comptable sans importance économique. Car il ne paie pas et ne peut pas payer d'impôts ; il reçoit simplement 6 500 dollars par an du fonds fiscal. »

Rothbard introduit le concept de « contribuable net » (net taxpayer) opposé au « consommateur net d'impôt » (net tax consumer). Le fonctionnaire, quelle que soit sa bonne volonté, appartient structurellement à la seconde catégorie. Ce n'est pas un jugement moral — c'est un constat comptable.

Les contre-arguments — et pourquoi ils ne tiennent pas

« Les fonctionnaires créent de la richesse — l'INSEE le montre »

Certains objectent que les administrations publiques contribuent à environ 18 % de la valeur ajoutée nationale — soit environ 390 milliards d'euros. Selon cet argument, les fonctionnaires « produisent » de la richesse et leur impôt est donc bien une contribution réelle.

Le problème : cette « valeur ajoutée » du secteur public est calculée par convention comptable. L'INSEE additionne les coûts de production — principalement les salaires — et appelle cela la « production » du secteur public. C'est une tautologie : on mesure ce que coûte le fonctionnaire et on déclare que c'est sa « production ».

L'INSEE elle-même le reconnaît sur son blog : cette valorisation « repose sur une convention, inévitable mais qu'il convient de garder à l'esprit ». Il n'existe aucun prix de marché pour les services publics — donc aucune mesure objective de leur valeur réelle. Le rapport salaire/valeur ajoutée approche 100 % dans le public, ce qui signifie que toute la « valeur ajoutée » égale les salaires. Pas de surplus, pas de profit, pas de création de richesse au-delà du coût.

« Le multiplicateur keynésien : chaque euro dépensé en crée davantage »

L'argument keynésien veut que la dépense publique engendre un effet multiplicateur : les salaires des fonctionnaires alimentent la consommation, qui alimente la production, et ainsi de suite.

Bastiat avait répondu cent ans avant Keynes : chaque euro dépensé par le fonctionnaire est un euro que le contribuable ne dépense pas. Le multiplicateur fonctionne aussi du côté privé. L'argent non prélevé aurait été dépensé ou investi autrement — c'est ce que Bastiat appelle « ce qu'on ne voit pas ».

Les économistes parlent d'« effet d'éviction » (crowding out) : la dépense publique chasse la dépense privée. Les études empiriques montrent que le multiplicateur budgétaire est souvent inférieur à 1 pour les dépenses courantes (salaires) et ne dépasse 1 que pour l'investissement public ciblé en période de récession — pas en régime permanent avec 5,9 millions d'agents.

« Les fonctionnaires rendent des services essentiels »

C'est l'argument le plus fréquent — et le plus émotionnel. Sans fonctionnaires, pas de police, pas d'hôpitaux, pas d'écoles. Qui pourrait contester cela ?

Personne. Et nous ne le contestons pas. Certains services publics sont indispensables : la justice, la sécurité, la défense nationale. La question du circuit fermé ne porte pas sur l'utilité de ces services. Elle porte sur la nature du circuit fiscal.

Même si un fonctionnaire fait un travail utile — et beaucoup le font — son impôt reste financé par le contribuable du privé. L'utilité du service rendu ne change pas la mécanique comptable. Un excellent professeur et un bureaucrate superflu paient tous deux un impôt qui provient du même circuit fermé.

Et puis il y a la question du dimensionnement. Selon l'IFRAP, la France emploie 933 000 agents publics de plus que la moyenne européenne — à structure comparable. Comme le montre notre comparaison France-Europe, cet excédent n'est pas un hasard. Le surcoût correspondant est estimé à 46 milliards d'euros par an en rémunérations seules.

« C'est du fonctionnaire-bashing »

Qualifier un raisonnement économique de « populiste » ou de « stigmatisation » est un sophisme — un argument ad hominem qui ne réfute rien. Bastiat, Say et Rothbard ne sont pas des chroniqueurs polémiques : ce sont des économistes dont les œuvres sont enseignées dans les universités du monde entier.

Le circuit fermé n'est pas une attaque contre les individus. C'est la description d'un mécanisme. Le fonctionnaire n'est pas « coupable » — il est structurellement dans une position où son impôt ne constitue pas une contribution nette. C'est le système qui est en cause, pas les personnes.

Le vrai coût pour le contribuable du privé

362 milliards financés par le secteur marchand

Si l'impôt des fonctionnaires est un circuit fermé, alors le vrai coût de la fonction publique pour l'économie productive est la totalité de la masse salariale — pas le salaire net. En 2024, ce coût atteint 362,1 milliards d'euros cotisations employeur comprises (FIPECO), soit 12,4 % du PIB.

Ajoutons les pensions de retraite des fonctionnaires — 91,1 milliards d'euros en 2024 — et le total grimpe à environ 453 milliards d'euros. Par habitant, cela représente 6 625 € par an. Par foyer fiscal imposable, environ 22 880 € par an.

Le gouffre des retraites : 82 % vs 16 %

Le circuit fermé ne se limite pas à l'impôt sur le revenu. Il s'étend aux cotisations sociales — et particulièrement aux retraites.

L'État-employeur cotise à hauteur de 82,28 % du traitement brut pour la retraite de ses fonctionnaires civils (décret du 26 décembre 2025, publié au Journal officiel). Pour les militaires, le taux atteint 126,07 %. Dans le privé, le taux employeur plafonne à 16,58 %. L'écart est de 65,7 points.

Ce taux est lui-même une fiction comptable. L'État ne cotise pas à un fonds externe doté de réserves : il verse directement les pensions sur son budget et ajuste le taux a posteriori. La Cour des comptes qualifie ce système de « complexe, artificiel et mal piloté ». La subvention d'équilibre du système de retraite des fonctionnaires — financée intégralement par l'impôt — atteint 52,9 milliards d'euros selon l'IFRAP. Un circuit fermé de plus.

La France paie plus — pour quels résultats ?

La France consacre 12,4 % de son PIB à sa masse salariale publique, contre 10,2 % en moyenne dans l'Union européenne et 8,3 % en Allemagne (FIPECO, OCDE). L'écart avec la moyenne européenne représente environ 65 milliards d'euros par an de surcoût.

Ce surinvestissement produit-il de meilleurs services ? Les classements internationaux ne le confirment pas. La France recule dans les enquêtes PISA pour l'éducation, ses urgences hospitalières sont saturées, sa justice est parmi les plus lentes d'Europe. Le pays emploie plus d'agents que presque tous ses voisins — sans que la qualité du service rendu ne justifie l'écart.

D'autres pays ont fait le chemin inverse avec succès. La Suède a réduit ses dépenses publiques de 69,5 % à 49,1 % du PIB entre 1993 et 2007, tout en supprimant l'emploi à vie des fonctionnaires. Le Canada a réduit ses effectifs fédéraux de 18,5 % entre 1994 et 1999. La Nouvelle-Zélande a divisé par trois le nombre de ses fonctionnaires entre 1988 et 2000 — sans effondrement des services.

Conclusion : les fonctionnaires paient-ils des impôts ?

Juridiquement, oui. Les fonctionnaires paient-ils des impôts au sens formel du terme ? Absolument. Leur fiche de paie en témoigne chaque mois.

Économiquement, la réponse est tout autre. L'impôt qu'ils versent provient d'un salaire financé par l'impôt des contribuables du secteur privé. C'est un circuit fermé — l'argent quitte la poche du contribuable privé, transite par le traitement du fonctionnaire, puis revient à l'État sous forme d'IR. La contribution nette est nulle.

Ce constat n'est ni une insulte ni du « fonctionnaire-bashing ». C'est un mécanisme économique décrit par trois des plus grands économistes de l'histoire — Bastiat, Say, Rothbard — et confirmé par les chiffres officiels : 245 milliards de salaires bruts versés, 24,5 milliards d'IR collectés en retour, 362 milliards de coût total supporté par le seul secteur marchand.

La vraie question n'est pas de savoir si les fonctionnaires paient des impôts. Elle est de savoir combien de temps une économie peut supporter un circuit fermé de cette ampleur — 12,4 % de son PIB — sans étouffer ceux qui le financent réellement.

Lisez la suite de cet article

Rejoignez notre newsletter gratuite et recevez chaque semaine un chiffre clé sur les dépenses publiques. Données sourcées, zéro blabla, 5 minutes de lecture.

Vos données sont protégées et ne seront jamais partagées.

Contenus associes