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Ormuz : le contribuable paie 30 ans de mauvaises décisions énergétiques

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Ormuz : le contribuable paie 30 ans de mauvaises décisions énergétiques

La guerre en Iran a fait monter le gazole à 2 euros le litre. L'État refuse de baisser les taxes. Et pour cause : il encaisse un « dividende de crise » qu'il n'a rien fait pour éviter et tout fait pour rendre inévitable.

Il y a quelque chose d'obscène dans la séquence de mars 2026. Le Brent bondit de 50 % depuis le 28 février. Les Français font la queue dans les stations-service. Le gazole passe à 2 euros le litre, soit 15 % de plus en dix jours. Et Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, se présente devant les caméras pour expliquer, sans ciller, que « le scénario d'une baisse des taxes n'est pas envisagé. »

En même temps, à Rome, Giorgia Meloni abaissait les taxes sur les carburants pour protéger les Italiens. Le commissaire européen à l'Énergie demandait publiquement aux États membres de faire de même. La France restait seule dans son refus.

Ce n'est pas une coïncidence malheureuse. C'est le résultat mécanique de trois décennies de politique énergétique dirigiste, incohérente et fiscalement prédatrice.

55 % du prix d'un litre = des taxes. Pas du pétrole.

Commençons par ce que le gouvernement préfère que vous ne calculiez pas.

Avant même que la guerre ne commence, le 27 février 2026, un litre de SP95 coûtait 1,708 euro. Sur ce montant, 0,955 centime était constitué de taxes. Soit 55 % du prix total. Ces taxes se décomposent ainsi : la TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) à 0,670 €, la TVA appliquée sur la TICPE à 0,134 €, et la TVA sur les produits pétroliers à 0,151 €. Vous avez bien lu : la TVA s'applique sur la taxe elle-même.

Et c'est là que la mécanique perverse se révèle en période de crise. La TICPE est un montant fixe par litre, l'État ne touche pas plus quand le pétrole monte. Mais la TVA, elle, est proportionnelle. Lorsque le prix du brut s'envole, la TVA collectée augmente mécaniquement, sans vote du Parlement, sans décision d'aucun ministre. L'État encaisse automatiquement plus.

Résultat : en mars 2026, alors que chaque automobiliste français paie plus cher à la pompe, le Trésor public voit ses recettes de TVA carburant augmenter d'autant. C'est ce qu'on pourrait appeler pudiquement un « dividende de crise » ou, pour être direct, un enrichissement de l'État sur le dos des ménages lors d'une catastrophe qu'il n'a pas prévenue.

La TICPE rapporte aujourd'hui 30,2 milliards d'euros par an (1 % du PIB) à l'ensemble des administrations publiques : 16 Md€ à l'État, 12,2 Md€ aux collectivités, 2 Md€ à l'Agence de financement des infrastructures de transport. Les taxes sur les carburants représentent 1,1 % du PIB en France, contre 0,9 % en moyenne européenne. Un des niveaux les plus élevés du continent.

Et ces taxes pèsent proportionnellement davantage sur les ménages modestes, ceux qui n'ont pas le choix de leur mode de transport, qui vivent loin des villes et dépendent de leur voiture pour aller travailler. La TICPE est, techniquement, un impôt régressif.

La France n'est pas vraiment exposée à Ormuz. Le problème est bien plus profond.

Voici ce que les médias ont largement raté dans leur couverture de la crise : la France n'importe que 11,9 % de son pétrole brut depuis le Moyen-Orient. C'est peu. Bien moins que l'Italie, que le Japon (80 %), la Corée du Sud (70 %) ou l'Inde (55 %). La France a diversifié ses approvisionnements en pétrole depuis des décennies : Afrique subsaharienne (21 %), Afrique du Nord (18 %), Amériques (17 %). Le gouvernement confirme avoir 118 jours d'importations en réserve.

Alors pourquoi le gazole est-il à 2 euros ?

Parce que les marchés énergétiques mondiaux sont indivisibles. Quand 20 % du pétrole mondial est bloqué par la fermeture du détroit d'Ormuz, les prix montent partout. Quand QatarEnergy, premier exportateur mondial de GNL, arrête sa production le 2 mars après des attaques de drones iraniens, les prix du gaz européen bondissent de 74 % en dix jours. Quand le projet South Pars, plus grand gisement gazier du monde, est ciblé le 19 mars, le gaz repart de 35 % à la hausse.

La France est touchée non pas parce qu'elle dépend d'Ormuz, mais parce qu'elle reste massivement dépendante des fossiles en général, importés à quasi-100 %, pour 60 % de son énergie finale. Les transports, notamment, fonctionnent encore à 95 % aux hydrocarbures. Cette dépendance structurelle aux prix mondiaux est le vrai problème. Et elle est, pour une large part, le résultat d'un choix politique.

1973-1995 : quand la France avait compris

Pour comprendre l'ampleur de l'échec actuel, il faut remonter à la seule décision vraiment stratégique qu'ait jamais prise la France en matière d'énergie.

En 1973, la France importait 75 % de son énergie. Le premier choc pétrolier fut un choc électrique, au sens propre. La réponse : un programme nucléaire massif, piloté par l'État avec une cohérence industrielle rare. En vingt ans, le nucléaire est passé de rien à 76-77 % de la production électrique nationale. Le taux d'indépendance énergétique a bondi de 23,7 % (1973) à 57 % (2013). La France exportait de l'électricité à ses voisins. La part du Moyen-Orient dans le pétrole importé était passée des trois-quarts à moins de la moitié.

Ce n'est pas une politique libérale, c'est un programme étatiste, centralisé, planifié. Mais c'est la seule fois qu'un État français a été capable de raisonner à long terme sur l'énergie, et d'en tirer les conséquences industrielles.

Puis est venu le temps des promesses électorales.

2012-2020 : l'accord Hollande-EELV, ou comment hypothéquer l'avenir pour des voix

En 2012, François Hollande signe un accord électoral avec Europe Écologie-Les Verts. La contrepartie de leur soutien : réduire la part du nucléaire de 75 % à 50 % de la production électrique d'ici 2025, et fermer la centrale de Fessenheim. Aucune étude d'impact sérieuse n'accompagne cet engagement. Aucun plan de remplacement crédible. Une promesse de campagne, échangée contre quelques sièges.

La loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTECV), adoptée en juillet 2015, traduit cet accord en droit : plafonnement de la capacité nucléaire à 63,2 GW, objectif de réduction à 50 % d'ici 2025. La date cible sera ensuite repoussée à 2035, puis silencieusement abandonnée après les crises de 2022 et 2026.

Les conséquences sont documentées et chiffrées. La fermeture de Fessenheim en 2020 a coûté environ 10 milliards d'euros aux contribuables français. Elle a généré un surcroît d'émissions de CO2 estimé entre 5 et 10 millions de tonnes par an, des centrales à charbon et à gaz ayant tourné davantage pour compenser. La Commission d'enquête de l'Assemblée nationale, dans un rapport d'avril 2023, a identifié six erreurs majeures dans la gestion du nucléaire français depuis 1995 : arrêt de Superphénix, abandon des recherches sur les réacteurs à neutrons rapides, sous-investissement chronique, absence d'anticipation du renouvellement du parc.

L'EPR de Flamanville est peut-être le symbole le plus éloquent de cette dérive. Planifié en 2005 pour un coût de 3,3 milliards d'euros, il a été livré en 2024 pour plus de 13 milliards. Douze ans de retard. Un coût multiplié par quatre. Un projet d'État mené par un État-actionnaire unique, sans concurrence, sans pression de marché, sans aucune contrainte de résultat.

Et pendant ce temps, la dépendance au gaz importé progressait. Selon les données du Sénat, les importations de gaz de la France ont quadruplé depuis 1973. En 2024, la France consomme encore 350 TWh de gaz par an, importés à quasi-100 %.

Le paradoxe de l'État qui taxe ce qu'il prétend vouloir éliminer

Il y a une contradiction fondamentale au cœur de la politique énergétique française que personne ne formule clairement.

L'État dit vouloir sortir des fossiles. Simultanément, il tire 30 milliards d'euros par an de la TICPE, une taxe assise entièrement sur la consommation d'hydrocarbures. Moins on consomme de pétrole, moins l'État encaisse. Le gouvernement a donc un intérêt financier direct au maintien d'une certaine consommation de carburants fossiles.

C'est un conflit d'intérêts structurel. L'État est juge et partie : il prétend vouloir accélérer la transition, tout en se finançant sur la dépendance aux fossiles qu'il taxe. Cette mécanique explique pourquoi, face à chaque crise, la réponse est toujours la même : des subventions plutôt que des réformes, des boucliers tarifaires plutôt que de la sobriété, de la dette plutôt que de l'investissement.

Face à la crise de 2022 (guerre en Ukraine), l'État a déployé un bouclier tarifaire dont le coût cumulé entre 2022 et 2024 atteint environ 72 milliards d'euros. Soixante-douze milliards pour maintenir artificiellement les prix bas, sans toucher une ligne de la dépendance structurelle sous-jacente. Le déficit public a explosé à 5 % du PIB.

Résultat, deux ans plus tard : quand la guerre d'Iran provoque une nouvelle flambée, le gouvernement arrive les mains vides. « Nous n'avons plus les moyens du quoi qu'il en coûte », dit Maud Bregeon. Traduction libre : nous avons dépensé 72 milliards pour éviter de réformer, et maintenant nous n'avons plus rien pour aider les Français.

Qui paie ? Toujours les mêmes.

La TICPE est formellement un impôt dégressif. Elle pèse proportionnellement plus sur les ménages qui dépendent de leur voiture pour travailler, ceux qui n'habitent pas dans les villes denses desservies par les transports en commun. Ce sont les ménages des zones périurbaines et rurales, les ouvriers, les artisans, les agriculteurs. Pas les cadres parisiens qui prennent le métro.

Quand le gazole passe de 1,70 € à 2,00 €, cela représente une augmentation de 7,50 € pour un plein de 50 litres. Une somme modeste, dira-t-on. Mais pour quelqu'un qui fait 3 pleins par mois, ce qui est courant pour un actif en zone rurale, c'est 270 euros de dépenses supplémentaires par an. Sans compensation. Sans aide ciblée. Avec un État qui refuse de toucher à ses recettes.

Pendant ce temps, l'Italie baisse ses taxes. Le commissaire européen à l'Énergie demande aux États membres de faire de même. La France dit non.

L'argument officiel mérite d'être examiné. Bercy estime qu'abaisser la TVA sur les carburants à 5,5 % représenterait un manque à gagner de 17 milliards d'euros pour 2026. C'est beaucoup. Mais l'IFRAP a calculé qu'un gel des prix sur 3 mois coûterait entre 2,4 et 3 milliards d'euros, une fraction du bouclier 2022. Le gouvernement ne veut pas des mesures ciblées non plus. Il ne veut rien faire.

La vraie raison n'est pas budgétaire. Elle est politique : baisser les taxes sur les carburants, c'est admettre qu'elles sont trop hautes. C'est ouvrir la boîte de Pandore d'une fiscalité énergétique qui a toujours été pensée d'abord comme recette fiscale, ensuite comme outil de politique publique.

Ce que révèle réellement la crise d'Ormuz

La guerre d'Iran et le blocage du détroit d'Ormuz ont déclenché la plus grande perturbation de l'approvisionnement énergétique mondial de l'histoire, selon l'Agence internationale de l'énergie. Ses effets dépassent largement le seul pétrole.

L'installation de Ras Laffan, au Qatar, représentait un tiers de la production mondiale d'hélium. Depuis son arrêt forcé, les prix de l'hélium ont bondi de 70 à 100 % en une semaine. Or l'hélium est indispensable à la fabrication des semi-conducteurs. La Corée du Sud en importait 65 % depuis le Qatar. Taïwan, 69 % depuis la région du Golfe. Ces deux pays représentent 36 % de la production mondiale de puces. La chaîne technologique mondiale commence à trembler.

Trente pour cent des exportations mondiales d'engrais transitent par Ormuz. La hausse des coûts agricoles qui s'annonce se traduira, avec six à douze mois de décalage, en inflation alimentaire. Les ménages les plus modestes, qui consacrent une part plus importante de leur budget à l'alimentation, seront les premiers touchés.

Tout cela n'est pas imprévisible. Les scénarios de fermeture d'Ormuz figuraient dans les analyses de risque géopolitique depuis des années. Les prévenir aurait supposé d'investir massivement dans la diversification énergétique nationale, dans le nucléaire renouvelé, dans la réduction de la dépendance structurelle aux fossiles, non pas par taxe punitive sur les automobilistes, mais par investissement productif à long terme.

La France n'a pas fait ce choix. Elle a préféré taxer la dépendance aux fossiles tout en maintenant cette dépendance. Elle a préféré le bouclier tarifaire, la fausse solution qui coûte cher et ne résout rien, à la réforme structurelle.

La leçon...

Il n'existe pas de politique énergétique parfaite. Mais certains arbitrages sont plus défendables que d'autres.

Un État libéral sur l'énergie ne taxe pas massivement une dépendance qu'il entretient lui-même. Il ne ferme pas des centrales nucléaires rentables pour honorer un accord électoral avec un parti qui fera moins de 5 % aux prochaines élections. Il ne dépense pas 72 milliards pour subventionner la conséquence d'une mauvaise politique plutôt que d'investir dans la cause.

Un État libéral crée des conditions de marché permettant aux investisseurs, publics ou privés, de construire des capacités de production décarbonées avec une visibilité réglementaire à long terme. Il réduit la fiscalité sur les carburants, qui est un impôt régressif frappant les plus mobiles et les moins riches. Il constitue des réserves stratégiques et négocie des accords de diversification en anticipant les crises plutôt qu'en les subissant.

La France a fait le contraire sur tous ces points. Elle a décidé de traiter l'énergie comme une vache à lait fiscale tout en laissant dépérir les outils de production qui auraient garanti son indépendance. Elle a confondu « politique de transition » et « politique de taxation ».

Le résultat est là : en 2026, alors qu'une guerre à 5 000 kilomètres fait exploser les prix mondiaux de l'énergie, les Français payent 55 % de taxes sur chaque litre de carburant, un gouvernement incapable de leur rendre le moindre euro, et un déficit public qui interdit toute réponse.

Ce n'est pas la faute de l'Iran. Ce n'est pas la faute d'Ormuz. C'est la facture du dirigisme énergétique. Et c'est vous qui la payez.

Sources : SDES Bilan énergétique de la France 2024 · FIPECO · FMES (mars 2026) · Franceinfo · La Finance pour Tous · Euronews · Contrepoints · IFRAP · Planet.fr · Vie-publique.fr · Meilleurtaux Placement · Euractiv France · Connaissances des Énergies

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