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Prime d'activité : l'État vous donne 10 euros, puis vous en reprend 12

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Prime d'activité : l'État vous donne 10 euros, puis vous en reprend 12

Depuis le 1er avril 2025, la prime d'activité est revalorisée de 1,7 %. Gain réel pour les 4,55 millions de foyers concernés : 10,58 euros par mois. Ce que le gouvernement oublie de préciser, c'est que ce même État récupère chaque euro distribué -- et bien davantage -- à travers les taxes sur tout ce que vous achetez. Bienvenue dans la boucle fiscale française.

Vous avez peut-être lu la nouvelle dans la presse ou sur le site de la CAF. "Bonne nouvelle : la prime d'activité augmente au 1er avril." Le décret est signé, le montant forfaitaire passe de 622,63 à 633,21 euros par mois pour une personne seule. Premier versement le 5 mai.

Dix euros et cinquante-huit centimes. C'est le prix d'un demi-plein d'essence -- si l'on ne compte que la part de taxes dans le carburant. C'est aussi moins que la hausse mensuelle moyenne de la facture d'électricité provoquée par l'explosion de l'accise sur l'énergie en 2025.

Alors posons la question que personne ne pose : et si cette revalorisation ne servait strictement à rien ?

Comprendre la prime d'activité en 2 minutes

Avant de démonter le mécanisme, un rappel simple.

La prime d'activité existe depuis le 1er janvier 2016. Elle a remplacé deux dispositifs considérés comme des échecs : le RSA-activité, que seulement 32 % des éligibles demandaient, et la prime pour l'emploi (PPE), jugée mal ciblée.

Son principe est limpide : compléter les revenus des travailleurs modestes pour que travailler "rapporte plus" que rester inactif. Si vous gagnez entre 0 et environ 1,5 SMIC, l'État vous verse un complément mensuel. Le montant dépend de votre situation familiale, de vos revenus, de votre logement.

Selon la CNAF, au troisième trimestre 2024, 4,55 millions de foyers la percevaient, soit 8,77 millions de personnes couvertes en comptant les conjoints et enfants. Le montant moyen versé : 199 euros par mois.

Le coût pour le contribuable : 10,6 milliards d'euros par an en 2024 selon la Cour des comptes. C'est plus du double du budget lors de la création en 2016 (5,1 milliards). Le dispositif a explosé après la crise des gilets jaunes en 2019, quand Emmanuel Macron a ajouté 100 euros nets au SMIC en élargissant massivement la prime.

Premier constat : on a doublé le budget. A-t-on divisé la pauvreté par deux ? Non. Le taux de pauvreté en France reste autour de 14-15 %. Mais gardons cela pour plus tard.

Le mécanisme de la boucle fiscale

Maintenant, suivons l'argent. C'est là qu'on comprend pourquoi cette revalorisation de 10 euros est une illusion.

Étape 1 : l'État vous verse la prime

Chaque mois, la CAF crédite votre compte. 199 euros en moyenne. Depuis avril 2025, peut-être 10 euros de plus.

Étape 2 : vous dépensez cet argent

C'est un fait documenté par l'INSEE : les ménages les plus modestes consomment 97 % de leur revenu. Quand vous gagnez peu, vous n'épargnez pas. Chaque euro reçu est dépensé -- en courses, en carburant, en électricité, en vêtements, en loyer.

Et c'est là que le piège se referme.

Étape 3 : chaque euro dépensé est taxé

Quand vous faites le plein, entre 50 et 54 % du prix que vous payez est constitué de taxes. L'accise sur les carburants (ex-TICPE) représente à elle seule 60,8 centimes par litre de gazole et 67 centimes par litre de SP95, selon les données des Douanes et de FIPECO. Par-dessus, l'État applique la TVA à 20 % -- y compris sur l'accise elle-même. Vous payez une taxe sur la taxe.

Quand vous payez votre facture d'électricité, un tiers du montant est constitué de taxes. L'accise sur l'électricité (ancienne CSPE) est passée de 0,001 euro par kWh en 2022 -- durant le bouclier tarifaire -- à 0,0337 euro par kWh en février 2025. C'est une multiplication par 33 en trois ans.

Quand vous faites vos courses, la TVA s'applique à 5,5 % sur l'alimentaire de base, 10 % sur la restauration, 20 % sur la majorité des produits. Même à 5,5 %, elle est là. Sur chaque kilo de pâtes, chaque brique de lait, chaque paquet de couches.

L'État engrange ainsi 100,8 milliards d'euros de TVA nette par an et 30,2 milliards de taxes sur les carburants. Ce sont les deux plus gros postes de recettes après les cotisations sociales.

Pourquoi les pauvres paient proportionnellement plus

Voici le cœur de l'arnaque, documenté par l'INSEE elle-même.

Selon l'INSEE (Analyses n° 43) et le Conseil des prélèvements obligatoires (rapport de septembre 2023), les 10 % les plus modestes consacrent 12 % de leur revenu disponible à la TVA. Les 10 % les plus aisés : seulement 5 %.

Pourquoi cet écart ? Parce que les ménages pauvres dépensent quasiment tout ce qu'ils gagnent. L'argent part dans la consommation, qui est taxée. Les ménages aisés, eux, épargnent une part significative de leurs revenus -- et l'épargne n'est pas soumise à la TVA.

Dit autrement : la TVA est un impôt profondément régressif. Il pèse deux fois plus lourd sur les pauvres que sur les riches en proportion du revenu. Et c'est exactement cet impôt qui taxe chaque euro de prime d'activité que l'État distribue.

Le chiffrage : combien l'État récupère-t-il ?

Faisons un calcul simple, basé sur les données croisées de l'INSEE et de l'Institut des politiques publiques (IPP).

Un ménage modeste perçoit en moyenne 8 500 euros de prestations sociales par an (toutes aides confondues). Il en dépense 97 %, soit 8 245 euros.

Sur ces 8 245 euros de consommation, le taux effectif moyen de TVA se situe entre 10 et 12 % (compte tenu des taux réduits sur l'alimentaire et le logement). Cela représente entre 825 et 990 euros récupérés par la TVA seule.

Ajoutez les accises sur l'énergie, le carburant, le tabac, l'alcool. Le total estimé grimpe entre 1 200 et 1 800 euros de taxes indirectes prélevées sur ces prestations. Soit entre 14 et 21 % des aides versées qui "reviennent" directement dans les caisses publiques.

Autrement dit, pour chaque euro que l'État donne aux plus modestes, il en récupère entre 14 et 21 centimes par la fiscalité indirecte. Sans compter les cotisations sociales prélevées si cet argent est utilisé pour payer un service impliquant du travail.

Rapporté à la revalorisation d'avril 2025 : sur les 10,58 euros mensuels de gain, entre 1,50 et 2,20 euros reviennent mécaniquement à l'État via les taxes indirectes. Et ce calcul est conservateur : il ne prend pas en compte les hausses de prix de l'énergie et des carburants qui ont déjà érodé le pouvoir d'achat avant même que la prime n'arrive sur le compte.

L'inflation a déjà mangé la revalorisation

La prime augmente de 1,7 %. Mais l'inflation cumulée entre 2022 et 2025 atteint environ 13,5 %, selon l'INSEE. Les postes les plus inflationnistes sont précisément ceux qui pèsent le plus dans le budget des ménages modestes : l'alimentation, l'énergie et les transports.

Selon l'INSEE, les 10 % les plus modestes ont subi un surcoût annuel de 730 euros en 2023 -- soit 7,1 % de leur niveau de vie. Pour les 10 % les plus aisés, le surcoût était de 2 170 euros en valeur absolue, mais seulement 3,1 % de leur niveau de vie. L'inflation frappe deux fois plus fort les petits budgets.

La revalorisation de 10,58 euros par mois -- soit 127 euros par an -- ne compense même pas un sixième du surcoût annuel subi par les ménages modestes depuis 2022.

La trappe à bas salaires : le piège invisible

Mais le problème de la prime d'activité va bien au-delà du simple jeu de vases communicants entre prestations et taxes. Le dispositif crée un mécanisme pervers que les économistes appellent la "trappe à bas salaires" ou "trappe à promotions".

Voici comment ça fonctionne.

La prime d'activité diminue quand vos revenus augmentent. C'est logique : plus vous gagnez, moins vous avez besoin du complément. Mais cette dégressivité, combinée aux exonérations de charges patronales qui disparaissent elles aussi quand le salaire monte, crée un "mur" invisible.

Selon l'institut Rexecode (juin 2023), pour qu'un salarié au SMIC voie son revenu disponible augmenter de 100 euros, son employeur doit supporter un coût supplémentaire de 400 à 500 euros. Le taux marginal effectif de prélèvement atteint 56,5 % : un salarié ne bénéficie en moyenne que de 43,5 % de la hausse de sa rémunération brute.

Conséquence concrète : les employeurs n'ont aucun intérêt à augmenter les salariés au SMIC. Pourquoi payer 400 euros de plus pour un résultat de 100 euros net dans la poche du salarié, quand l'État se charge déjà de compléter via la prime ? Et les salariés n'ont guère intérêt non plus à demander une augmentation, puisqu'ils perdraient leur prime.

Le résultat est mesurable. Selon la DARES et l'INSEE, 17,3 % des salariés étaient payés au SMIC en 2023, contre 12 % en 2021. La France se "smicardise". La prime d'activité, conçue pour aider les travailleurs modestes, les enferme dans la modestie.

L'OCDE elle-même le confirme dans son étude de janvier 2025 sur l'emploi à bas salaire en France : "les salaires à partir du SMIC à temps plein sont réduits par la baisse concomitante des prestations en emploi" -- comprendre : la prime d'activité.

L'IRDEME (Institut de recherches économiques et fiscales) est plus direct : "La prime d'activité est un verrouillage de la porte de sortie de la trappe des bas salaires."

10,6 milliards par an pour un résultat "non mesurable"

Le gouvernement présente régulièrement la prime d'activité comme un outil d'incitation au travail. L'idée : puisque la prime n'est versée qu'aux personnes qui travaillent, elle incite les inactifs à reprendre un emploi.

En 2019, France Stratégie -- l'organisme gouvernemental de prospective -- a même commandé une évaluation rigoureuse à l'Institut des politiques publiques (IPP) pour mesurer cet effet.

Le rapport a été publié en octobre 2023. Sa conclusion mérite d'être citée textuellement : les effets de la prime d'activité sur l'emploi sont "très difficiles voire impossibles à mesurer rigoureusement". L'IPP explique qu'il n'existe pas de groupe de contrôle identifiable, car la revalorisation de 2019 a touché simultanément une part trop large de la population.

Traduction : le gouvernement a dépensé 10,6 milliards d'euros par an, et sa propre évaluation ne peut pas démontrer que ça marche. Ce n'est pas la même chose que dire "ça ne marche pas" -- c'est pire. Cela signifie qu'on dépense l'équivalent du budget de la Justice chaque année sans aucune preuve de résultat.

À cela s'ajoute le non-recours. Selon la Direction générale de la cohésion sociale, 27 % des personnes éligibles ne demandent pas la prime (estimation 2017, non réactualisée depuis). Les raisons : méconnaissance du dispositif, complexité administrative, fracture numérique, défiance envers la CAF. Ironie supplémentaire : les personnes les plus précaires, les moins à l'aise avec les démarches en ligne, sont précisément celles qui passent à côté.

Ce que font les autres pays

À l'étranger, d'autres modèles existent.

Aux États-Unis, l'Earned Income Tax Credit (EITC) joue un rôle similaire, mais il est intégré au système fiscal. Pas besoin de remplir un dossier à la CAF : le crédit d'impôt est calculé automatiquement via la déclaration de revenus. Les études montrent un effet positif sur l'entrée en emploi des parents isolés, mais nul sur les heures travaillées de ceux déjà en poste.

En Suisse, il n'existe tout simplement pas de prime d'activité au niveau fédéral. Pas de salaire minimum national non plus. Le marché du travail est flexible, la fiscalité modérée et décentralisée. Résultat : un taux de chômage structurel inférieur à 3 %. La preuve qu'un marché peu taxé et peu rigide n'a pas besoin de "primes à travailler".

L'Allemagne a choisi une autre voie : les réformes Hartz de 2003-2005 ont assoupli le marché du travail et créé un système d'activation des chômeurs. Le taux de chômage est passé de 11 % à 3 % entre 2005 et 2019. Pas par la redistribution, mais par la réforme structurelle.

L'économiste Milton Friedman avait proposé dès les années 1960 une solution plus radicale : l'impôt négatif. En dessous d'un certain seuil de revenu, l'État verse automatiquement un complément via le système fiscal. Pas de dossier CAF, pas de non-recours, pas de bureaucratie intermédiaire. Un mécanisme transparent où chaque euro gagné en plus est toujours récompensé.

La vraie question : qui paie, et pour quel résultat ?

Récapitulons.

La France consacre 10,6 milliards d'euros par an à la prime d'activité. Ce budget a doublé en huit ans. Le dispositif touche 4,55 millions de foyers, mais en exclut 27 % des éligibles -- les plus fragiles.

La propre évaluation du gouvernement ne peut pas démontrer d'effet sur l'emploi. L'OCDE documente une trappe à bas salaires. La proportion de smicards augmente. Et les 10 euros mensuels de la revalorisation 2025 sont absorbés par des taxes indirectes qui pèsent deux fois plus lourd sur les pauvres que sur les riches.

La France prélève 43,5 % de son PIB en impôts et cotisations -- 9,4 points de plus que la moyenne OCDE. Elle dépense 932,5 milliards d'euros en protection sociale par an, un record européen. Malgré cela, la pauvreté persiste à 14-15 % et la proportion de travailleurs au SMIC atteint un niveau historique.

Le problème n'est pas que la prime d'activité soit mal calibrée. Le problème est structurel. L'État taxe massivement le travail, ce qui comprime les salaires. Puis il distribue des primes pour compenser la compression. Puis il taxe la consommation financée par ces primes. L'argent tourne en rond. Entre chaque étape, le système prélève ses frais de gestion -- 36 milliards d'euros par an pour l'ensemble de la protection sociale, selon l'IFRAP.

La question n'est pas "faut-il augmenter la prime de 10 euros ou de 50 ?". La question est : pourquoi ne pas simplement baisser les charges qui écrasent les bas salaires, plutôt que de construire un système toujours plus complexe de redistribution circulaire ?

Dix euros soixante. C'est le montant de votre revalorisation. C'est aussi, à peu de chose près, le montant que l'État vous reprendra en taxes le jour où vous les dépenserez. La boucle est bouclée.

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